«Fribourg serait très touché»
2. Mai 2026: La Liberté; Adrien Schnarrenberger, Pierre-André Sieber
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La Suisse n’est pas en surchauffe, assure Beat Jans qui met en garde contre les effets de l’initiative UDC sur la durabilité jusque dans les fromageries du canton.
Stopper le bétonnage et reprendre le contrôle de l’immigration: sur le papier, l’initiative est alléchante. Pourquoi la combattre avec autant de vigueur?
Beat Jans: Je m’engage en effet avec la même vigueur que Gottéron (rires)! Le texte de l’initiative est extrêmement clair: il s’agit d’un plafonnement de l’immigration et d’une attaque contre la voie bilatérale avec l’Union européenne. Ce serait une plongée dans l’inconnu, une expérience déstabilisante à la fois pour notre économie et pour notre démocratie, avec des conséquences concrètes pour la population. Voulons-nous ajouter une immense incertitude dans une période déjà incertaine?
La population semble en tout cas tentée: les premiers sondages montrent que l’idée ratisse bien plus large que le seul cercle des électeurs de l’UDC.
Je suis convaincu qu’en expliquant clairement le contenu du texte de cette initiative, la population comprendra qu’il s’agit d’une promesse en l’air. A commencer par son titre: elle parle de «durabilité», alors que l’environnement ne tirera aucun bénéfice de cette initiative. La nature se fiche des panneaux et des frontières.
La nature peut-être. Reste l’immigration: depuis l’an 2000, la population a augmenté de deux millions de personnes en Suisse, soit 50 fois la ville de Fribourg. A titre de comparaison, celle de l’Allemagne a stagné. Jusqu’à quand peut-on continuer ainsi?
Il faut comprendre ce que représente cette immigration. Il y a une volonté politique d’attirer des entreprises, qui font la prospérité de la Suisse. Elles ont besoin de personnel et quand elles n’arrivent pas à recruter chez nous, elles font appel à de la main-d’œuvre qualifiée venant le plus souvent de l’UE. Ce n’est pas la libre circulation elle-même qui attire ces personnes en Suisse, mais c’est notre économie qui en a besoin. J’aime bien votre exemple de l’Allemagne: ce pays souvent perçu comme une locomotive économique a connu deux années de récession, alors que la Suisse se porte très bien. Voulons-nous risquer notre prospérité en fixant un plafond?
Mais cette prospérité a un coût pour la population: autoroutes engorgées, loyers qui explosent et système de santé sous pression. La Suisse est-elle victime de son succès?
Je le concède sans peine: la population a grandi fortement dans certains endroits du pays. Le Conseil fédéral en est conscient et travaille sans relâche pour apporter des réponses aux défis que cela engendre. Mais le tableau que l’UDC dépeint n’est pas correct. La qualité de vie en Suisse est nettement supérieure à ce qu’elle était dans les années 1990. Nous travaillons quatre heures de moins par semaine, nous vivons plus longtemps et le taux de criminalité par habitant a diminué, le tout avec un PIB ayant augmenté en termes réels de 50% depuis l’introduction de la libre circulation des personnes. On ne peut pas d’un côté saluer la qualité de vie en Suisse et de l’autre dire que c’est un enfer d’y vivre.
Ce dynamisme n’a pas échappé aux travailleurs étrangers, qui rêvent pour beaucoup de venir profiter de telles conditions. Or, le territoire n’est pas extensible. Combien de millions d’habitants vous faut-il pour agir?
Dire tout simplement stop, comme le souhaite cette initiative, est non seulement irréaliste mais aussi dangereux. Cela créerait immédiatement des difficultés de recrutement pour nos entreprises et nos établissements de santé. Si nous stoppons l’immigration, qui s’occupera alors de nos parents ou grands-parents dans les EMS? Il est à craindre que ce soient surtout les femmes qui assument cette charge supplémentaire.
Cette initiative, aussi extrême soit-elle, a le mérite d’agir. Le ressenti d’une partie de la population, c’est que le Conseil fédéral laisse «sa» Suisse disparaître sous le béton.
Si les communes et les cantons sont en première ligne pour agir, cela ne veut pas dire que nous ne faisons rien. Bien au contraire. Nous protégeons activement notre surface agricole: il n’est pas possible de créer des zones à bâtir sans en supprimer ailleurs. Nous investissons aussi fortement dans la formation et dans l’intégration au marché du travail, en particulier des personnes de plus de 50 ans, des femmes et des personnes réfugiées.
Cela suffit-il? Certains appartements à Genève ou Zurich sont convoités par plusieurs centaines de personnes…
Nous avons un plan d’action, le Département de l’économie de Guy Parmelin a esquissé plusieurs solutions pour améliorer la situation. Le Conseil fédéral va mettre 150 millions de francs de plus dans le fonds qui soutient la construction de logements d’utilité publique. Ce fonds a permis de f inancer en Suisse romande 6408 nouvelles constructions ces vingt dernières années. Nous ne nions pas les défis, loin de là. Mais je le répète: est-ce que cette initiative met la moindre solution sur la table? Pas du tout: elle n’offre aucun logement supplémentaire, mais créera de nombreux nouveaux problèmes.
Lesquels?
Tout notre système de santé se retrouverait aussitôt en danger. J’aimerais faire un parallèle avec le Brexit: les initiants nous disent que nous devons reprendre la situation sous contrôle et mettre fin à la libre circulation. C’est exactement le même discours que celui des partisans de la sortie de l’UE de la Grande-Bretagne, acceptée par 52% des votants en 2016. Et que s’est-il passé? L’économie est en difficulté, l’immigration hors UE a explosé et, surtout, la mortalité dans les hôpitaux est en forte hausse.
Le système de santé britannique est très différent du nôtre. Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que la Suisse suivrait le même scénario?
J’ai visité récemment l’hôpital universitaire de Bâle où l’on doit engager chaque année 1000 personnes en raison notamment des départs à la retraite. Je leur ai demandé ce qu’ils feraient en cas de oui le 14 juin. Leur réponse? Ils iront recruter dans les hôpitaux des régions périphériques, parce qu’ils peuvent offrir de meilleures conditions. C’est donc dans les campagnes, là où il y a une plus grande sympathie pour l’initiative, qu’on en pâtirait le plus.
A vous entendre, le succès de la Suisse est directement lié à la main-d’œuvre étrangère.
Le vieillissement de la population est un immense défi et cela va s’accentuer: le nombre d’octogénaires va doubler d’ici à 2055. J’en fais partie, puisque j’aurai 86 ans. Or, les nouvelles générations ne suffisent pas à remplacer les départs à la retraite. En Suisse, il y a trop peu de naissances. C’est aussi pour cela que nous avons, déjà aujourd’hui, besoin de cette main-d’œuvre étrangère. Des études prouvent que l’immigration sur le marché du travail ne se fait pas au détriment des travailleurs suisses. Le risque réel, c’est la pénurie de main-d’œuvre liée au vieillissement, et c’est particulièrement vrai à Fribourg.
Pourquoi?
Aujourd’hui, le canton est le plus jeune de Suisse, mais ce sera un problème le jour où tous ces travailleurs partiront à la retraite en même temps. Cela dit, il y a aussi des défis actuels pour l’économie fribourgeoise: jusqu’ici, nous avons surtout évoqué la libre circulation, mais l’initiative de l’UDC met aussi en danger les autres accords des Bilatérales I, à savoir l’accès au marché unique européen. L’économie du canton de Fribourg est dépendante des accords d’exportation pour ses produits, comme le fromage par exemple. En cas de oui le 14 juin, elle serait en première ligne pour subir cette expérience inédite.
